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Résilience

28 octobre 2018 par Luci Sogorb

 Cerveau et Psycho N° 104 novembre 2018

RENAÎTRE APRÈS L’ÉPREUVE

Durant les quinze ans que dura le régime du dictateur roumain Nicolae Ceaușescu, entre 1974 et 1989, la plus grande partie de la population du pays souffrit de la pauvreté. Durant la même période, la démographie atteignait des sommets car le dictateur avait interdit la contraception et banni toute forme d’éducation sexuelle, tout en pénalisant l’avortement. De plus en plus d’enfants vinrent au monde, dans des conditions de plus en plus misérables. Les orphelinats débordèrent d’enfants que leurs parents ne pouvaient ou ne voulaient plus éduquer. On estime que le nombre de ces enfants abandonnés atteignit 100000.

Ils manquaient de tout: de nourriture, de vêtements mais aussi de soutien humain. Un seul référent était disponible pour 30 enfants. Ni contact personnel, ni jouets. Les besoins de développement émotionnel et psychique de ces petits n’étaient de loin pas satisfaits. Une telle privation  a souvent des conséquences corporelles et mentales profondes, qui se font sentir jusque dans l’âge adulte.

Après la chute du dictateur, de nombreux orphelins roumains ont été adoptés par des familles d’Europe de l’Ouest. À partir du début des années 1990, 144 des 324 enfants accueillis en Grande-Bretagne furent suivis par les chercheurs en développement Michael Rutter et Edmund Sonuga-Barke, du Royal College de Londres, dans le cadre d’une étude scientifique.

Les jeunes participants (parmi lesquels se trouvaient aussi 21 enfants roumains issus de milieux sociaux défavorisés, n’ayant pas grandi dans des orphelinats) avaient pour la pluppart été adoptés avant leurs 5 ans.
Peu de temps après leur arrivée, l’équipe de Rutter et Sonuga-Barke examina leur état de développement, puis, entre les âges de 11 et 15 ans, les enfants passèrent encore d’autres tests et questionnaires. Enfin, environ trois quarts d’entre eux furent de nouveau contactés pour un suivi entre 22 et 25 ans. Cette « expérience naturelle» d’un genre inédit permit alors aux chercheurs de mieux étudier et comprendre les conséquences d’une privation affective précoce, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte.

Qu’est-ce qui détermine si une personne dont l’existence a mal démarré est malgré tout capable de devenir un adulte autonome et équilibré? La question peut être posée autrement: sur quoi repose la robustesse psychique d’un être humain ?


TROIS PILIERS DE LA ROBUSTESSE PSYCHIQUE

Il existe à ce jour plus de cent définitions de la résilience. La plupart possèdent trois points communs
♦premièrement, la résilience décrit le retour à un équilibre ou un état d’origine, voire un gain de force psychique.
♦Deuxièmement, il ne s’agit pas d’une caractéristique stable, mais d’un processus dynamique : la résilience se modifie au cours de la vie.
♦Enfin, elle se manifeste avant tout lorsque l’individu traverse des crises et de l’adversité, et lui permet de les surmonter avec succès.

Depuis quelques années, les chercheurs ont commencé à comprendre de mieux en mieux les bases biologiques de la résilience. Un élément clé intervient à ce niveau dans notre corps: le système du stress (voir la figure ci-dessous)

 

QUE FAIT LE STRESS À VOTRE CORPS

LE SYSTÈME SYMPATHIQUE

 

 

 

Chez les personnes particulièrement résilientes, la concentration d’hormone du stress redescend rapidement après une épreuve. Et les réactions d’inflammation sont moins intenses. Ces personnes récupèrent donc plus facilement après un stress, et elles peuvent s’y habituer. On déplore chez elles moins de maladies métaboliques ou cardiovasculaires.

C’est dans leur cerveau que se produit le changement le plus marquant : celui-ci produit des facteurs neurotrophiques en quantité, comme le BDNF (brain derived neurotrophic factor): ces composés affermissent les connexions entre neurones (les synapses) et permettent d’en créer de nouvelles. La plasticité neuronale qui en résulte améliore non seulement les capacités d’attention et de mémoire, mais accélère aussi les processus de récupération après un événement stressant ou pénible. Les facteurs neurotrophiques viennent souvent à manquer dans une région cérébrale appelée hippocampe, importante pour la formation des souvenirs et le repérage dans l’espace. Il en résulte alors une dégradation de l’humeur et des fonctions cognitives, comme dans la dépression : en 2002, des chercheurs ont ainsi découvert dans le sang de patients dépressifs des quantités de BDNF inférieures à celles mesurées chez des personnes saines. À l’inverse, des rongeurs à qui l’on injecte du BDNF dans l’hippocampe ont des capacités d’apprentissage accélérées et font moins d’erreurs dans des tests de prise de décision.

Notre constitution neurobiologique est en partie déterminée par notre patrimoine génétique. Ce constat s’est aussi imposé à la lumière des études sur les enfants des orphelinats roumains. Les facteurs héréditaires qui influent sur l’activité de certains neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine, ont un impact clair sur la résilience des individus. Ainsi, les orphelins porteurs d’une variante particulière du gène DAT1 du transporteur de la dopamine (le transporteur est une protéine qui récupère la dopa-mine une fois celle-ci relâchée au niveau des synapses, et qui la rapatrie dans les neurones), étaient plus souvent atteints de troubles de l’attention et de la concentration, que ceux n’ayant pas cette variante. De même, les porteurs d’une version raccourcie du gène du transporteur de la sérotonine appelé 5-HTTLPR souffraient d’instabilité émotionnelle. Cette variante courte aurait pour effet que de moindres quantités de sérotonine, une fois relâchées dans l’espace synaptique entre les neurones, soient réintégrées dans les cellules nerveuses.

Mais la constitution génétique n’est pas la seule à façonner la personnalité. De «mauvais gènes» ne conduisent pas obligatoirement à des problèmes; seule l’interaction de ces gènes avec l’environnement de l’individu peut éventuellement se traduire par des effets néfastes. Une série d’études menées sur des jumeaux le montre. C’est le travail des épigénéticiens que de documenter ces interactions entre gènes et environnement. L’épigénétique, une branche relativement récente de la biologie, s’attelle à déterminer quand et comment une information génétique est lue dans les cellules de notre corps. Les interrupteurs bio-chimiques qui participent à ce processus sont en partie actionnés par l’environnement. Cela peut avoir lieu dès le stade utérin, mais des expériences faites à l’âge adulte sont aussi de nature à modifier l’expression des gènes.

Les expériences animales montrent que les modifications épigénétiques de l’ADN peuvent se transmettre sur plusieurs générations. Ce qui pourrait être vrai également chez l’être humain, à en croire une étude suédoise. Les chercheurs ont recueilli des données médicales de personnes nées en 1890, en 1905 et en 1920 dans la région d’Överkalix, une province éloignée dans le nord- est du pays. Ils les ont ensuite comparées à des descriptions, témoignages et documents sur les enfants et petits-enfants de ces personnes, ainsi qu’avec des faits historiques sur l’abondance des récoltes à différentes époques et la valeur des denrées alimentaires.

Sur la base de ces travaux, trois experts en médecine sociale, Lars Olov Bygren et Gunnar Kaati, de l’institut Karolinska, à Stockholm, ainsi que Marcus Pembrey, de l’université de Londres, ont découvert qu’un surplus de nourriture avait des répercussions négatives à long terme: si la nourriture était riche et abondante lorsque le grand-père était enfant, ses petits-enfants avaient encore quatre fois plus de chances de souffrir de diabète. Le risque de maladie cardio-vasculaire était lui aussi augmenté. Notre alimentation influence donc non seulement notre propre santé, mais aussi celle de nos petits- enfants. Quant à savoir si la transmission d’informations épigénétiques pourrait également jouer un rôle dans la capacité de résistance psychique des personnes, les chercheurs n’ont pas encore réussi à répondre à cette question. À tout le moins, le soupçon existe.

Quels autres mécanismes peuvent influer sur la résistance morale des individus?

À ce jour, on dénombre quelques facteurs protecteurs. À commencer par les compétences sociales et les relations avec l’entourage. Les personnes résilientes font preuve d’un comportement prosocial développé ; elles jouissent d’une image positive d’elles- mêmes et abordent les problèmes de manière active. C’est ce qui leur permet de construire et d’entretenir leur réseau social. Ce dernier ingrédient offre une protection émotionnelle ainsi qu’une aide pratique en cas de problèmes, tout en proposant ce qu’on appelle des modèles de rôle, à travers l’exemple de personnes s’étant tirées, elles aussi, de situations difficiles.

Les capacités d’empathie et la tendance à aider les autres semblent également plus développées chez les individus résilients. Ces derniers montrent un intérêt soutenu pour le bien-être de leurs semblables et renforcent par ce truchement leur lien aux autres.

CULTIVEZ VOS BONNES RELATIONS

Les effets positifs des bonnes relations sociales sur le système immunitaire et le système cardiovasculaire, ainsi que sur l’équilibre hormonal, ont été observés en de multiples occasions. En 2010, Les psychologues Julianne Holt-Lunstad et Timothy Smith, de l’université Brigham Young, ont analysé à ce propos pas moins de 150 études concernant plus de 300000 personnes. Il en ressort que les liens sociaux stables ont la propriété d’augmenter la longévité, indépendamment de l’âge, du sexe et de l’état de santé initial.

En plus de cela, les personnes hautement rési-lientes se caractérisent par un fort sentiment de cohérence. Ce concept, mis à l’honneur dans les années 1980 par le médecin et sociologue Aaron Antonovsky (1923-1994), décrit une façon d’orienter sa vie : les personnes ayant un fort sentiment de cohérence trouvent un sens dans ce qu’elles vivent et dans ce qui leur arrive. Elles considèrent que les crises et les coups du sort sont explicables, et elles pensent posséder suffisamment de ressources pour les surmonter. Et cela les rend particulièrement résistantes au stress.

Un autre pilier important de la résilience est la exibilité cognitive. Sous ce terme, les psychologues entendent une capacité à interpréter ses propres expériences de façon nouvelle et à s’adapter de façon souple aux changements alentour. Martin Seligman, de l’université de Pennsylvanie, considéré comme le père de la psychologie positive, a mis au point une méthode d’entraînement dont le but est de modifier certaines pensées comme : « Cela n’a aucun sens » ou : « Je n’y arriverai jamais ». Seligman parle « d’optimisme appris » comme d’un instrument essentiel pour identifier et désamorcer de telles idées destructrices.

Rechercher une signification plus profonde et des aspects plus positifs derrière ce que nous vivons ne signifie pas pour autant de rester aveugle aux conséquences douloureuses qui peuvent en résulter. Des sentiments comme la tristesse ou l’inquiétude, que l’on peut éprouver après un divorce ou la perte d’un emploi, sont naturels et appropriés pour un temps. Mais quand on est résilient, il est plus facile d’accepter ce qui arrive et de saisir la chance d’un nouveau départ si elle se présente. Ce qui, en retour, augmente la force de résistance. On met en place plus facilement des stratégies de résolution orientées vers les problèmes concrets, on va chercher de l’aide auprès des autres, avec la conviction de pouvoir atteindre ses buts par-delà les épreuves.

De telles personnes prennent d’ailleurs plus soin de leur forme et de leur santé corporelle, ainsi que de leur bien-être global. En 2008, des chercheurs californiens ont interrogé environ 4000 jeunes sur leur rapport à l’alcool, au tabac et à d’autres habitudes dommageables pour la santé. Leur analyse a révélé que les jeunes entourés d’un foyer protecteur et de modèles parentaux positifs avaient tendance à moins s’exposer aux comportements dangereux ou malsains.

Le sport, une alimentation équilibrée, l’absence de tabac ou d’alcool, tout cela n’est pas bon que pour le corps. Les personnes actives et en bonne santé sont généralement de meilleure humeur et mieux armées face aux petites contrariétés comme aux grandes épreuves. Elles libèrent moins d’hormone du stress, jusque dans les situations où il faut prendre la parole en public. Et, avantage non des moindres, elles ont plus de chances de faire des rencontres intéressantes et sincères.

Bibliographie

B. R. Levone et al., Role of adult hippocampal neurogenesis in stress resilience, Neurobiology of Stress, vol. 1,pp. 147-155, 2015.

J. Holt-Lunstad et al.,Social relationships and mortality risk :
A meta-anlytic review,Plos Medicine, vol. 7, e1000316, 2010.

R. Mistry et al., Resilience and patterns of health risk behaviors in California adolescents,Preventive Medicine,vol. 48, pp. 291-297, 2009.

M. Rutter et al.,E ects of profound early institutional deprivation :
An overview of findings from a UK longitudinal study of romanian adoptees,European Journal
of Developmental Psychology, vol. 4, pp. 332-350, 2007.

 

INTERWIEW DE BORIS CYRULNIK

Alors on parle de résilience uniquement quand on a subi un traumatisme violent…

Pas forcément. Il existe effectivement des traumatismes aigus, comme la guerre, un attentat, un accident ou une maladie grave, un décès, une agression sexuelle. Mais d’autres sont chroniques, insidieux.
Les premiers, nous nous en souvenons, car ils représentent un afflux d’émotions intenses et engendrent souvent ce que l’on appelle une hyper-mémoire traumatique. Les seconds, quant à eux, se mettent en place au cours de l’enfance et nous n’en avons en général pas conscience. Pourtant, dans les deux cas, les altérations cérébrales sont les mêmes.

Ces traumatismes développementaux sont-ils dus à un manque d’affection durant l’enfance ?

En fait, il ne s’agit pas seulement d’un manque d’affection, mais d’un défaut de stimulations sensorielles durant l’enfance ; nous, scientifiques, parlons de niche sensorielle appauvrie. Et cela aboutit bien à une carence affective et relationnelle. Parfois, la niche est tellement pauvre que les dégâts cérébraux chez les petits sont très importants. C’est ce qui s’est passé dans les pseudo-orphelinats roumains où les enfants ont été isolés « sensoriellement » de manière très grave à cause d’une décision politique absurde et criminelle de Nicolae Ceausescu (voir Renaître après l’épreuve). On faisait la toilette aux jeunes roumains une fois par mois seulement et personne ne leur parlait. Or s’occuper d’un bébé, c’est donner de l’affection ; parler, c’est donner de l’affection.

Mais dans la plupart des cas, la niche sensorielle des petits est appauvrie de façon moins visible : par exemple, quand leur mère meurt ou souffre de dépression et que les enfants n’ont pas de substitut affectif. Alors leur entourage s’occupe moins d’eux et leur parle moins. Et c’est assez fréquent de nos jours. J’ai rencontré une femme enceinte qui déprimait parce que sa propre mère subissait un début d’Alzheimer. Dans nos sociétés, beaucoup de mamans ou futures mamans dépriment, pour trois raisons essentielles : leur propre histoire, la violence conjugale et la précarité sociale, par exemple quand elles n’ont pas de travail ou de logement. Tous les malheurs de la vie, même ceux qui paraissent anodins aux yeux de certaines personnes,peuvent provoquer un appauvrissement de la niche sensorielle des enfants, sans que leurs mères en soient responsables bien entendu ou même sans qu’elles soient conscientes des conséquences de cette carence.

À quel(s) moment(s) de la vie le manque de stimulations sensorielles est-il le plus critique ?

Il existe une période que je qualifierai de sensible plutôt que de critique, car c’est une façon de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Etmême une carence affective importante n’empêche pas d’avoir une vie heureuse ensuite. Avec mes collègues sur l’île d’Embiez près de Toulon, dès les années 1980, nous avons été les premiers à travailler sur les interactions précoces entre mère et enfant :

nous avons montré que la période sensible s’étale en gros de la 27e semaine de grossesse au 20e mois devie, c’est-à-dire quand le petit commence à parler. Les neurobiologistes, en particulier Michel Morange, ont révélé que, pendant ces trente mois, le cerveau des bébés crée entre 200 000 et 300 000 synapses par minute. Évidemment, tout événement extérieur participe à la construction des circuits cérébraux. De sorte qu’un isolement sensoriel à ce moment provoque une carence de connexions cérébrales que l’on visualise bien en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle.

Que voit-on donc dans le cerveau de ces enfants ?

Différentes études scientifiques ont mis en évidence plusieurs altérations dans le cerveau des jeunes ayant grandi dans une niche sensorielle appauvrie. Ces dysfonctionnements sont plus ou moins considérables selon l’importance, la durée, et surtout la période où a lieu la carence sensorielle. Un isolement à l’âge de 20 ans provoque peu de dégâts. Alors que le même manque de stimulations sensorielles au cours de la période sensible engendre de graves troubles. On observe ainsi une atrophie du cortex préfrontal, impliqué notamment dans la planification et le contrôle des émotions. Certaines parties du système limbique, qui joue un rôle crucial dans la genèse des émotions et la mémorisation, sont aussi atrophiées. Alors que d’autres, comme l’amygdale, responsable notamment des réactions de peur et de stress, sont hypertrophiées (voir la figure ci-dessous). Ce qui se traduirait en termes de comportement par une mauvaise régulation des émotions et une anxiété accrue.


Cela correspond alors à un problème de gestion du stress… Pourtant, vous avez dit que la résilience n’a rien à voir avec un simple stress.

Selon moi, la résilience n’est pas liée au stress, du moins pas au stress comme on l’entend souvent. Le mot résilience est entré dans notre culture à cause de cet amalgame avec le stress et sous l’impulsion des scientifiques américains. En effet, ces derniers parlent de stress post-traumatique après un événement grave qui bouleverse une vie. Mais, nous, en France, on préfère le terme de syndrome post-traumatique, parce que ce n’est pas une simple réaction au stress… Après un trauma, en neuro-imagerie, on observe une sorte de « sidération cérébrale », avec des altérations semblables à celles des enfants ayant souffert de carence sensorielle : le cortex préfrontal et le système limbique sont complètement éteints ! De même pour les surrénales, les glandes au-dessus des reins qui sécrètent le cortisol, la principale hormone du stress, et pour l’axe hy-pothalamo-hypophysaire, qui relaie la réponse au stress. Et en clinique, les patients sont vraiment sidérés. Florence Askenazy, pédiatre au CHU de Nice, raconte qu’après l’attentat du 14 juillet 2017 à Nice, les victimes étaient complètement hébétées par l’horreur de ce qui s’était passé. Les gens étaient muets, incapables de dire un mot.

Le stress, quant à lui, est plutôt une réaction physiologique et normale de l’organisme, en général bénéfique… Par exemple, les jeunes, notamment les adolescents, se mettent régulièrement en situation de danger afin de se sentir stressés ; puis ils éclatent de rire, ça les amuse beaucoup. Ils se sont créé un événement de vie excitant qui stimule leur cerveau et participe à sa construction. En revanche, un stress excessif ou chronique « déborde » l’organisme, qui ne s’en remet pas… En schématisant, l’excès de cortisol et d’autres molécules sécrétées en cas de stress prolongé ou intense altère les réseaux cérébraux : on observe alors une hyperactivité de l’amygdale et une hypoactivité du reste du système limbique et du cortex préfrontal. D’où une forme de sidération.
En France, nous parlons donc d’agonie psychique. Sans aide, il n’y a alors pas de résilience possible.

Quelle aide peut-on donc apporter aux personnes ayant vécu, de près ou de loin, les attentats, et qui sont en agonie psychique?

Il s’agit de bien accompagner les victimes de trauma, tout comme il faut réorganiser le milieu de vie des jeunes ayant connu une carence sensorielle. C’est seulement alors qu’une résilience, c’est-à-dire la reprise d’un nouveau développement, est envisageable. Tout le monde ne se remet pas d’une épreuve difficile. Les gens ayant subi un trauma, tout comme les enfants ayant manqué de stimulations sensorielles, présentent des altérations cérébrales visibles et en partie irréversibles : certains réseaux cérébraux dans le cortex préfrontal et le système limbique sont détruits ou ne se sont pas formés correctement. Mais des compensations peuvent se mettre en place : dans ce cas, d’autres circuits cérébraux se créent ou se réorganisent et com-pensent les pertes, car le cerveau est « plastique », capable de remodelage, même à l’âge adulte.

Quelles sont les stratégies pour un remodelage du cerveau et une résilience eficace?

Il n’y a pas une résilience, mais des résiliences. Chaque résilience est unique en fait, car elle dépend de l’âge de la personne, de ses gènes, de l’intensité du trauma, de sa durée, de la réaction biologique de l’orga-nisme, de l’entourage affectif et de l’environnement socioculturel. Les déterminants ou facteurs de rési-lience sont hétérogènes et diffèrent beaucoup d’un individu à l’autre. Et rien ne peut prédire qui s’en sortira ou non. Denis Peschanski et Francis Eustache, avec lesquels je travaille, étudient la « mémoire » du 13 novembre 2015 après les attentats du Bataclan. La première chose que nous avons constatée est que si les gens sont laissés seuls, le pourcentage de résilience est faible, et s’ils sont bien entourés, le pourcentage est élevé. Près de la moitié des personnes rescapées du Bataclan ont souffert de syndrome post-traumatique : plusieurs vivaient ce que l’on nomme des épisodes de reviviscences, avec des images ou des sons qui s’imposaient à eux et les replongeaient dans l’événement en provoquant chez eux la même détresse que lors de l’événement initial. Mais un an après les attentats, 50% des victimes étaient guéries et ce chiffre devrait atteindre 90 % après deux ans (mais les résultats des études ne sont pas encore publiés).

Pourquoi ? Parce qu’à Paris, la prise en charge des blessés a été excellente et aucun conflit politique n’a perturbé le processus de résilience. Je m’explique. L’aide médicale et l’intervention des pompiers, médecins, urgentistes et de tout le personnel soignant a été quasi parfaite, et l’aide psychologique a été très bien mise en place et suivie, même si des améliorations peuvent encore être apportées. En revanche, à Nice, d’après les observations, l’attentat s’est révélé bien plus effrayant et sanglant qu’à Paris (je ne peux décemment pas entrer dans les détails…). Florence Askenazy raconte que même les médecins et le personnel soignant ne pouvaient pas secourir les victimes, car ils étaient couverts de sang et eux-mêmes traumatisés. Pire : à Nice, des conflits entre politiciens et habitants ont éclaté. Des Français de culture musulmane ont beaucoup souffert lors de l’attentat puis ont été agressés violemment, comme s’ils en étaient responsables. L’horreur de l’événement, ces raisonnements absurdes et les conflits entre politiciens ont provoqué à Nice davantage de syndromes post-traumatiques qu’à Paris, et le taux de résilience sera probablement beaucoup plus faible.

L’environnement socioculturel joue donc un rôle majeur dans la résilience?

Oui, mais précisons d’abord tous les déterminants impliqués dans le processus. En fait, il s’agit de distinguer les facteurs de protection, acquis avant le traumatisme, qui diffèrent selon les individus, et les facteurs de résilience, existant après le traumatisme, qui diffèrent également selon les individus et les situations.

Parmi les facteurs de protection, il existe des déterminants génétiques. Par exemple, selon les travaux du psychologue israélo-américain Avshalom Caspi et de ses collègues, dans la population générale et quelle que soit la culture, 15 % des personnes sont « faciles » à blesser, car elles sont émotionnellement fragiles. En effet, dans leur ADN, elles présentent une forme (ou allèle) courte d’un gène codant un transporteur de la sérotonine, ce neuro-transmetteur jouant un rôle crucial dans le système limbique impliqué dans les émotions et la mémoire. Comparées aux individus présentant deux allèles longs de ce gène (chaque gène existant en deux copies), ces personnes ont plus de risques d’être dépressives, de se suicider et de ne pas être « résilientes » après des événements difficiles. Ce qui ne signifie pas qu’elles se développent forcément de façon « anxieuse » et vivent mal ! Car souvent, étant émotionnellement plus sensibles, elles s’organisent des vies parfaitement stables, rangées et organisées ; en général, ce sont de bons élèves, des hommes et femmes fidèles en couple et en amitié, qui ont une vie très heureuse.

À l’inverse, 85 % de la population présentent un facteur biologique de résistance au traumatisme. Ce qui,de même, ne signifie pas que ces individus surmonteront toutes les épreuves. En outre, d’autres gènes, dont certains que l’on n’a pas encore identifiés, interviennent également.

La carence affective pendant l’enfance est alors encore plus dommageable si l’on présente ce genre de vulnérabilité génétique?

Pas forcément, car les déterminants du processus de résilience sont si nombreux que l’on ne peut rien pré-dire. Mais l’autre facteur de protection, qui pour moi est crucial, est bien lié à la niche sensorielle dans laquelle on a grandi. En effet, le développement pendant la période sensible détermine en grande partie le style d’attachement que l’on aura en grandissant, selon les théories du psychiatre britannique John Bowlby. Si un enfant grandit avec de l’affection et des stimulations sensorielles, il a plus de chances de développer un attachement dit sécure : il a alors plus facilement confiance en lui, en cas de difficultés notamment, il s’exprime bien, et même quand il ne sait pas encore marcher seul, il sait appeler, tendre les bras, sourire, exprimer ses chagrins, et quelqu’un y répond systématiquement. Parmi la population et quelle que soit la culture, 66 % des individus ont un style d’attachement sécure et se développent bien, sachant transformer les stress quotidiens, comme le premier jour d’école ou de travail, en petites victoires. Bien sûr, les personnes qui possèdent l’allèle court du gène codant le transporteur de la sérotonine sont plus sensibles et sollicitent peut-être davantage l’affection de leurs parents et de leurs professeurs. Mais cela ne les empêche pas d’être sécures.

En revanche, les individus développant un style d’attachement insécure, qui ont par exemple peur de l’abandon, sont beaucoup plus vulnérables émotionnellement et auront moins de chances de se remettre d’un trauma. D’ailleurs, la même information ou le même événement peut être vécu comme un jeu excitant par une personne sécure et comme une agression ou un traumatisme par une personne insécure. Freud l’avait déjà constaté : « Ce qui est traumatisme pour l’un fait sourire son voisin. » C’est aussi pour cette raison que certaines personnes tombent en burn-out, par exemple professionnel, alors que leurs collègues sont très heureux au travail dans les mêmes conditions. De même, une personne ayant acquis un attachement insécure à cause d’un isolement précoce, qui n’a pas fait un travail de résilience et qui, à un moment de sa vie, subit une difficulté importante, a plus de risques de souffrir de dépression et de se suicider. Tout comme les individus souffrant d’un syndrome post-traumatique qui n’arrivent pas à s’en sortir. Nous n’avons pas tous les mêmes facteurs de protection.

Au-delà des facteurs de protection, qu’est-ce qui détermine, par la suite, l’évolution d’un traumatisme?

Quand le traumatisme survient, sa durée, son intensité et la période où il a lieu influent sur ses conséquences. Puis, les facteurs de résilience à proprement parler, qui permettent la reprise d’un nouveau développement après le traumatisme, sont cruciaux. Comme nous l’avons déjà dit, le trauma laisse des traces dans le cerveau, car il altère notre histoire, notre représentation de nous-mêmes et notre mémoire. Après les attentats du Bataclan, Denis Peschanski et Francis Eustache ont montré que l’agonie psychique correspond à une multiplication par 10 de l’activité de l’amygdale, mais aussi à une extinction complète du lobe temporal gauche ; chez les droitiers, c’est la région où se situent les aires de la parole… Les victimes étaient alors muettes et sidérées. Elles revoyaient en boucle la même image d’horreur, étaient prisonnières du passé, incapables de travailler, d’aimer ou de parler.

Les facteurs de résilience, qui peuvent alors relancer ou remodeler le cerveau, reposent sur deux actes : sécuriser les victimes, en leur apportant un soutien affectif préverbal, c’est-à-dire avant qu’elles arrivent à parler à nouveau ; puis donner un sens à leur récit du trauma, notamment en les écoutant.

La première aide à apporter à des personnes sourant d’un syndrome post-traumatique est simplement de les entourer?

Oui, il faut les rassurer, les câliner, leur apporter un café, leur dire des choses «bébêtes», sans jamais les laisser seules, comme on le fait avec un bébé en fait. Leurs émotions sont ingouvernables (car le cortex pré-frontal et le système limbique sont éteints) et elles ne peuvent pas s’exprimer (car le cortex temporalgauche est aussi éteint). Mais en les sécurisant, on constate que progressivement leur amygdale se calme et que le lobe temporal consomme à nouveau de l’énergie: elles redeviennent doucement aptes à parler. Si on force les victimes en agonie cérébrale à parler trop tôt (ce que le personnel soignant faisait il y a encore peu de temps), on risque de renforcer leur syndrome post-traumatique en stimulant leur mémoire traumatique, car elles ne sont pas encore capables de gouverner l’horreur des images du drame.

Comment sait-on que c’est trop tôt?

C’est quand la victime ne peut pas encore prendre la parole spontanément. Ce laps de temps dépend de chaque personne et des facteurs de protection acquis. Rares sont les individus qui s’expriment tout de suite, mais ils existent. Il s’agit donc de rester près des personnes traumatisées et d’attendre qu’elles veuillent bien parler.

Alors intervient le second acte de la résilience : le récit. Le cortex temporal est redevenu suffisamment actif pour que les victimes annoncent: «Voilà ce qui s’est passé, acceptez- vous de m’écouter?» À ce moment-là, le travail de la parole s’enclenche. La mémoire est remaniée car les patients vont intentionnellement chercher des mots et de nouvelles images pour faire leur récit et l’adresser à des personnes gages de sécurité, comme un membre de leur famille, leur conjoint, un prêtre, un psychothérapeute… Ce qui permet de se libérer des images traumatisantes qui tournaient en boucle.

La parole est un facteur de résilience crucial alors?

Oui, la parole libère. Le fait de parler modifie le fonctionnement cérébral, permet d’échanger et régule les émotions. Plusieurs neuroscientiques ont alors visualisé une extinction de l’amygdale et un remodelage cérébral. Mais le récit réalisé aux proches n’est pas le seul facteur de résilience; il y a également le récit collectif. Et là, les journalistes, romanciers, cinéastes, historiens jouent un rôle culturel important. Car, si au moment où la victime déclenche un processus de résilience et redevient capable de parler et de raconter son histoire, la société dans laquelle elle vit est indifférente ou tourne sa parole en dérision, alors la résilience est impossible. Il y a alors une discordance entre le récit du blessé et celui qu’en fait son environnement. Prenons quelques tristes exemples. Pendant la Grande Guerre, beaucoup de soldats blessés au front ont souffert de syndrome post-traumatique et n’étaient plus capables de retourner au front ; alors on les « électrochoquait » sur la cuisse pour les punir, car on les considérait comme des lâches. De même, après la guerre de Corée, on a vu un général qui giflait violemment les soldats qui rentraient. Beaucoup de ces hommes ne se sont jamais remis de leur agonie cérébrale, alors qu’ils étaient parfois bien entourés à la maison. De même, une femme violée dans un pays traditionnel, agressée physiquement et humiliée sexuellement, a une faible probabilité d’enclencher un processus de résilience… Car sa famille la fait taire et la société dans laquelle elle vit la chasse. Alors que dans un autre contexte culturel, la même agression physique et la même humiliation sexuelle auraient des conséquences beaucoup moins fâcheuses. Le syndrome post-traumatique et sa résilience dépendent aussi du contexte et de la culture.

Propos recueillis par Bénédicte Salthun-Lassalle

Bibliographie

B. Cyrulnik, Psychothérapie de Dieu, Odile Jacob, 2017.

A. Caspi et al., Genetic sensitivity to the environment : The case of the serotonin transporter gene
and its implications for studying complex diseases and traits, Am. J. Psychiatry, vol. 167, pp. 509-527,2010.

B. Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob,2002.


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